
Lors de sa tournée sous régionale, certains observateurs ont affirmé que l’AES devait se « méfier » du nouveau président béninois, tout en présentant Faure Gnassingbé comme « l’ami fidèle » qui avait ouvert le port de Lomé lorsque le Bénin avait fermé ses frontières, insinuant aussi que la proximité entre Cotonou et Paris expliquait cette différence d’attitude.
Il est vrai que Faure Gnassingbé est allé plus loin: lorsque le Burkina Faso a demandé l’extradition de Paul‑Henri Damiba, le Togo s’est empressé de livrer un ancien chef d’État comme un simple colis.
Un geste qui, loin de prouver une loyauté désintéressée, révèle surtout jusqu’où Faure Gnassingbé peut aller lorsque pour ses propres intérêts, quitte à contourner l’esprit des orientations de la CEDEAO.
Pour certains, cela prouve la loyauté de Lomé envers l’AES. Pour d’autres, cela mérite au contraire une réflexion plus profonde.
Pour comprendre les dynamiques actuelles, il faut contraster l’histoire politique du Bénin et celle du Togo.
Chaque 16 janvier, le Bénin commémore la résistance de son armée face au commando du mercenaire français Bob Denard, venu renverser le président révolutionnaire Mathieu Kérékou avec l’appui de chefs d’État africains proches de Paris. Cette attaque a échoué et a marqué durablement les consciences.
Le Bénin a ensuite ouvert la voie aux conférences nationales et aux alternances démocratiques dès les années 1990.
Le nouveau président Romuald Wadagni, choisi comme dauphin par Patrice Talon, arrive au pouvoir après que ce dernier a reconnu publiquement ses erreurs et demandé pardon. Un geste rare dans la région.
Romuald Wadagni, dans ses 100 premiers jours, aura l’occasion de corriger ces erreurs et de répondre aux attentes des Béninois.
Surtout, il a donné le ton: réparer les relations avec les voisins, coordonner la lutte contre le terrorisme transfrontalier, accélérer l’ouverture de la frontière et le développement économique du corridor Niamey–Cotonou, vital pour le Niger et le Bénin.
La rencontre à Ouagadougou entre Romuald Wadagni et le capitaine Ibrahim Traoré a d’ailleurs été marquée par des accords concrets, notamment sur l’axe portuaire Cotonou–Ouaga.
Il est normal qu’Ibrahim Traoré soit reconnaissant envers Faure Gnassingbé pour l’extradition de Damiba. Mais pour les observateurs attentifs, un rapprochement trop étroit entre Ouagadougou et Lomé fragiliserait l’authenticité de la révolution populaire burkinabè.
Le Togo porte un héritage politique lourd: premier assassinat d’un président africain, premier changement constitutionnel pour un 3ᵉ mandat, première transmission héréditaire du pouvoir, maintien grâce au soutien de Paris, au prix d’un bain de sang encore douloureux pour les familles togolaises. Un « laboratoire » des dérives politiques en Afrique francophone.
À l’inverse du Togo, le nouveau président béninois projette l’image d’une Afrique moderne, tournée vers la coopération régionale, consciente de son histoire et soucieuse de stabilité.
« Nous sommes condamnés à travailler ensemble. Nous pouvons bâtir une Afrique puissante en faisant nos propres choix d’orientation stratégique », a-t-il déclaré lors de son discours d’investiture.
S’il reste fidèle à cette ligne, son rapprochement avec l’AES pourrait devenir un partenariat gagnant gagnant.
Entre Romuald Wadagni et Faure Gnassingbé, de qui l’AES doit-elle réellement se méfier?
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